Extraits Boss Made in France

10 portraits de jeunes entrepreneurs issus de l’immigration

Fatema Hal
Le Mansouria
Paris

Une lumière blanche inonde la salle du Mansouria, barrée par une imposante cloison du 17e siècle en cèdre de l’Atlas finement décorée. Ce restaurant est l’une des meilleures tables orientales de Paris. Fatema Hal, égérie et patronne du lieu, y trône en sultane. Elle nous montre le portrait d’un homme en djellaba, accroché aux murs ocre du premier salon. Elle a cru longtemps qu’il s’agissait d’un noble personnage du Rif, avec cette force dans le regard, qu’elle cherchait quand elle était enfant ; le regard absent d’un père qu’elle ne connaît que depuis qu’elle a découvert une vieille photo exhumée des cartons il y a peu.

Fatema Hal est en ébullition. Elle étrille sa vie dans un flot d’expressions choisies. Elle écorche les dates, avale les anecdotes et balaie le temps qui passe d’un tourbillon de la main. Le mouvement est son secret, il est le secret du monde.

Sur la route de soi

Fatema Hal est née à Oujda, au Maroc, et a grandi dans une famille modeste. Elle sait qu’elle est née un 5 février, mais en ignore l’année. Probablement entre 1952 et 1955. À l’époque, l’état civil n’existe pas et peu importe l’âge réel, car avoir 20 ans est l’âge de la majorité et 40 ans est déjà vieux. Les plus jeunes sont prématurément vieillis pour aller à l’école et les plus âgés se rajeunissent. Ainsi, lorsque les cartes d’identité sont établies en 1956, l’année de l’indépendance, certains parents apparaissent plus jeunes que leurs enfants. Fatema savoure cette manière “orientale” de chiffrer les âges ; un âge pour vieillir, un âge pour verdir.

Fatema passe péniblement son enfance à Oujda, ville universitaire située à la frontière algérienne. Elle dévore Balzac ou l’Égyptien Naguib Mahfouz. Sa mère, Mansouria, femme de tête, a eu cinq enfants, de trois maris différents. Son premier mari décède et elle renie le second, Menouar — le père que Fatema n’a pas connu — en se prétendant ensorcelée (les femmes ne répudient pas les hommes). C’est elle qui entraîne Fatema voir des films égyptiens, ce qui fait enrager son frère. Et c’est de sa mère, pauvre, mais fière et rebelle, que Fatema tient ce goût et cette rage de vivre et d’entreprendre.

France, terre d’exil

La lutte pour les utopies et la liberté écume dans la France des années 70. Fatema est anarchiste et c’est l’anarchiste russe Michel Bakounine qui l’inspire. Trente ans avant la revendication identitaire des femmes musulmanes, le combat féministe libertaire bat son plein. Mais Fatema aspire à une autre liberté, moins visible, plus intime, celle de ses désirs, qui l’empoigneront toute sa vie. À la faculté ou ailleurs, elle déteste les tribus, qui rassemblent les gens qui se ressemblent.

Didier Acouétey
Afric Search
Paris

Renaissance africaine

Depuis tout petit, Didier Acouétey a le sang bouillant de l’entrepreneur dynamique. À 19 ans, tout en menant ses études, il monte une petite affaire et propose à des entreprises, notamment africaines, de personnaliser leurs emballages. Il se rend plusieurs fois aux États-Unis et finance ses escapades en emplissant des malles de casquettes, ticheurtes et baskets qu’il revend à qui veut. Didier Acouétey est aussi mondain. Profitant de son entregent, il reprend à son compte le slogan fameux « Black is Beautiful », né des mouvements d’affirmation identitaires américains des années 60, qui clament la beauté noire à la face du monde blanc. Lors d’un séjour au Togo, Didier et ses amis organisent une soirée dans une boîte de Lomé. Ils impriment la formule sur des ticheurtes qu’ils distribuent aux clients. De retour à Paris, ils les arborent fièrement dans les soirées parisiennes R’n’B du Balajo ou du Rex, où se rassemblent les étudiants des grandes écoles. Une revendication noire dans la mouvance du groupe Public Enemy, pionnier d’un rap militant, qui célèbre une prise de conscience nouvelle parmi les Noirs de France. Le regard change.

Sylvie Kébé
La Teranga
Reigny (Cher)

Comment décrire le singulier destin de Sylvie Kébé, cette franco-sénégalaise volontaire, intrépide, obstinée, devenue à 39 ans patronne de la Teranga, fromagerie créée en décembre 2001 au cœur du pays berrichon et qui fournit déjà quelques grands restaurants et fromagers parisiens ?

Après une formation au lycée agricole de Bourges, cette ancienne RMIste se lance dans la fabrication de fromages de chèvre dont elle propose, au gré de ses inspirations, une trentaine de spécialités inédites, sucrées-salées (chèvre au gingembre, au confis de roses de Provins, au miel et pollen, à la fleur de ciboulette, aux pommes, poire et noix, à la violette ou au poivre de Guinée). Quand elle n’est pas à Paris pour affaires (on déguste ses produits non au supermarché, mais à la Résidence Maxim’s, chez les célèbres fromagers parisiens, Barthélémy et Benkritly ou chez Goursat, à Fontainebleau). Sylvie vit dans sa ferme du Berry, une longère en granite rose de la fin du XIXe siècle, dont une partie abrite d’anciennes écuries. Derrière la maison, une grande mare, où Sylvie élève des carpes koï et des canards cols-verts, pour l’agrément. Plus loin, la fromagerie et la chèvrerie, nouvellement bâties, forment un ensemble traditionnel en bois. Au-delà, un champ de pâture s’étire sur 2,5 hectares.

Les clients que Sylvie Kébé prospecte à Paris sont d’abord surpris de voir une femme noire fabriquer et vendre du fromage de chèvre, qui plus est gastronomique et aromatisé. Certains déclinent l’offre en prétendant qu’ils n’ont pas la clientèle pour ce genre de produits. Mais Sylvie n’en n’a cure…

Oumie Yanssané
Bébés en Vadrouille
Paris

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Le 11 septembre 2001, Oumie Yanssané ouvre sa boutique de commerce équitable, place de la Bastille, à Paris. L’échoppe jaune poussin surmontée d’enfants globe-trotters en guise d’enseigne se rencogne timidement à l’extrémité de la place. Ce jour-là, les rues sont vides et Oumie se demande bien pourquoi. Ce n’est que le soir, en rentrant chez elle, qu’elle entend l’annonce des attentats sur les quais du métro : une minute de silence pour les victimes de New York. Les gens sont hébétés. Oumie s’interroge sur la valeur d’une vie, inégale selon qu’on nait au Nord ou au Sud et « Une victime occidentale fait la Une des médias. » Parle-t-on autant des massacres de Sierra Léone ou d’Angola ? « À l’heure de la mondialisation, les médias occidentaux portent la responsabilité de ces déséquilibres. »

Le 11 septembre 2001, le monde a basculé. Écartelée entre la France et l’Afrique, Oumie est atterrée et ne sait plus de quoi demain sera fait. À la fois entrepreneuse, mère, citoyenne solidaire, musulmane par ses origines ou chrétienne pour la norme et l’usage, elle sait, la peur au ventre, qu’elle devra un jour choisir son camp, sa vie — « Annie plutôt qu’Oumie ? » — car dans les conflits, la nuance politique, privilège des démocraties, est balayée. Aujourd’hui, cette peur sourde ne la quitte plus, surtout depuis le second tour des élections présidentielles de 2002.

Mais le 11 septembre 2001 est surtout le jour anniversaire de la mort brutale de sa mère 18 ans plus tôt, en Guinée.

Taxi pour Conakry

Oumie est née en 1972, à Paris, d’une mère française et d’un père guinéen d’ethnie mandingue, descendant d’une lointaine lignée de marchands d’esclaves. Elle a cinq ans quand, avec sa mère et sa petite sœur Mackalay, elle part à Dakar rejoindre son père, atteint d’un cancer. Elle ne se souvient de rien. Juste de la silhouette du père vacillant qui l’accueille sur le perron de la maison avec deux petits singes sur l’épaule. De Dakar, la petite famille part rejoindre le grand-père guinéen qui n’a pas vu son fils exilé depuis 20 ans. Le voyage en taxi-brousse est long et pénible. Le père d’Oumie est allongé sur une civière de fortune tandis que sa mère lui injecte régulièrement de la morphine pour calmer ses douleurs. Elle s’est promise de le ramener vivant à son père, blessé par l‘absence de ce fils prodigue. Il n’a pas de mot pour cette jeune femme qui a eu le courage de lui ramener son fils vivant après vingt ans d’exil en Europe. Il pardonne à son fils quand elle lui apprend qu’il va mourir. « Ma mère courage a veillé mon père jusqu’à sa mort ».

Oumie ne garde que de brèves images de son père, quelques mots susurrés. Il lui disait qu’il l’aimait, qu’elle était sa petite fille adorée. Il voulait qu’elle connaisse la Guinée, qu’elle reçoive une éducation africaine. Il lui raconte l’histoire des Yanssané et lui confie le devoir de veiller sur la parentèle, lui répétant qu’en tant qu’aînée, elle doit donner l’exemple, faire le bien dans sa vie. Oumie ne se souvient pas de l’agonie de son père. Elle se rappelle juste qu’un soir, en rentrant de l’école, tous se sont précipités vers elle en pleurant. Oumie a su que son père venait de mourir. Elle a alors cinq ans et grandit d’un coup. Les deux petits singes meurent peu après, « de chagrin », dit-elle. Mais elle n’a que des souvenirs éparpillés. Plus tard, elle retrouve les carnets de sa mère qui retracent l’histoire de cette enfance meurtrie. Jusqu’à aujourd’hui, Oumie en recolle encore, pas à pas, les morceaux.

Oumie est l’aînée issue d‘une lignée d’aînés et acquiert tôt le sens des responsabilités. Héritière de la « dynastie », elle est fière de porter le nom des Yanssané. Elle ne décevra ni son grand-père paternel, ni ses oncles, ni son père, parti trop tôt. Elle aura les meilleures notes à l’école et deviendra une grande dame de Guinée. Aujourd’hui, elle a hérité de la maison de Conakry, où vit sa famille, qu’elle aide de loin en loin. Comme beaucoup d’exilés, elle veut un jour y retourner pour y finir sa vie et y être enterrée.

Mais tandis qu’Oumie nourrit ses rêves, le destin se précipite. Elle a onze ans lorsque le 11 septembre 1984, sa mère est assassinée dans des circonstances non élucidées. Son grand-père maternel accourt de France et rencontre Sékou Touré : « la Guinée m’a pris ma fille, rendez-moi mes petits-enfants ». Les relations avec la France se sont améliorées et le Président autorise la famille à quitter le pays à condition que le grand père paternel y consente. Les deux anciens s’accordent et le destin prend un tour nouveau. En laissant la Guinée pour la France, Oumie perd sa nationalité, son pays, sa vie.

La vallée des larmes

Déchirée par la mort de sa mère, arrachée à ses frères et sœurs — la fratrie décimée est éparpillée entre les tantes et les oncles, qui recueillent chacun un enfant —, Oumie vit désormais près de Chamonix, avec son grand-père maternel et sa belle-mère, dans ce chalet haut-savoyard cossu aux volets rouges, construit à mi-pente. Elle gomme Conakry, les dialectes, les jeux, les danses, elle oublie les responsabilités qu’on lui confiait pour la vie nantie des gosses du pays. Mais elle déteste l’air pur et le froid. Claquemurée dans ces montagnes, elle traverse, exilée, une longue vallée de larmes.

Elle passe ainsi son enfance à Chamonix, le berceau maternel, où elle finit ses études. Comme Kamini, elle est l’exception noire de ce haut pays blanc. Incapable de partager ses secrets avec les gosses de Chamonix, elle glisse son chagrin sous ses skis. Trop blanche à Conakry — les enfants des rues la chassaient quand elle dansait —, on la compare ici à une confiserie exotique et on l’appelle « Yannick Noah », pour ses tresses. À l’écart ici, rejetée là-bas, elle est tenue aux fantasmes des uns et des autres. Personne ne la croit quand elle raconte à sa famille africaine que des gens meurent de froid en France ou qu’une famille entière s’est jetée sous un RER. Comment peut-on vivre chez les Blancs et mourir ainsi ? À ses camarades de Chamonix, elle se défend d’avoir affronté des lions, mais plastronne en racontant qu’elle est la nièce de Bob Marley. À l’école, elle a de bonnes notes, mais elle est bravache et résiste. Elle n’a plus qu’un rêve, fuir la province. À dix-neuf ans, elle décroche un BTS de commerce international et, après la rupture avec son premier amour, un jeune Anglais égaré en pays chamoniard, elle rejoint la côte basque. C’est à Biarritz, face à la mer, qu’elle décide de retourner dans son pays. Elle gagne Paris, bosse trois mois dans un resto et des cantines scolaires, rassemble ses économies et s‘envole pour la Guinée.

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